L’intégration de l’intelligence artificielle (IA) générative dans l’éducation soulève autant de promesses que de défis. Comment transformer l'IA en un véritable auxiliaire pédagogique au service de la différenciation et de l'autonomie des élèves, tout en garantissant la conformité réglementaire (RGPD) ?
L'institution scolaire doit garantir un cadre éthique, légal et pédagogique strict, véritable alternative aux grands modèles de langage généralistes et commerciaux. Des expérimentations sont actuellement menées dans cette optique, notamment au lycée Joseph Valot de Lodève (Hérault), au collège Condorcet de Nailloux (Haute-Garonne), mais également au collège Marcel Pagnol de Perpignan avec le soutien du Conseil Général des Pyrénées-Orientales. Le but est de proposer aux élèves et aux enseignants une solution d'IA souveraine et sécurisée avec laquelle créer des chatbots, c'est-à-dire des programmes informatiques capables de simuler une conversation humaine, à vocation pédagogique.
Cette page donne un éclairage sur les plus-values attendues pour l'apprentissage et les modalités techniques de la démarche.
1. La dimension pédagogique : quatre rôles au service des apprentissages
Loin de remplacer l’enseignant, le chatbot pédagogique agit comme un prolongement de son action, offrant aux élèves une disponibilité accrue, une patience infinie et une forte personnalisation.
Une revue de la littérature scientifique conduite par Kuhail et al. (2022) identifie quatre grands rôles des agents conversationnels éducatifs.
A. Le rôle d’enseignant
Le chatbot fournit du contenu, guide l’apprenant dans ses réponses, reformule, corrige. Il pose des questions ou synthétise des notions. Il s’inscrit ici dans une logique de transmission structurée du savoir, souvent en complément ou en relais de l’enseignant humain.
Exemple : en EPS ce chatbot pour apprendre les règles de l'arbitrage au basket-ball niveau Expert
B. Le rôle de pair ou de compagnon
Dans ce cas, le chatbot est conçu pour simuler un interlocuteur de niveau comparable à celui de l’élève. Il discute, échange, reformule les idées. Cette fonction favorise une approche plus horizontale, encourageant la verbalisation, la coopération, voire l’émulation.
Exemple : un bot en LV anglais qui joue le rôle d’un adolescent anglophone pour discuter avec les élèves
Source : It's English O'Clock !
C. Le rôle d’agent "enseignable"
C’est une posture inversée : l’élève enseigne au chatbot ce qu’il sait. Ce renversement de perspective s’inscrit dans la logique de l’apprentissage par l’explication (teaching to learn) : expliquer à autrui permet de consolider ses propres acquis.
Exemple : Amandine Vasquez, professeure de Sciences et techniques médico-sociales au lycée Joseph Vallot de Lodève, a créé un chatbot pédagogique pour ses élèves de filière Accompagnement, soins et services à la personne (ASSP). Les lycéens peuvent ainsi s'entrainer au recueil de données lors d'entretien avec ce personnage de patient fictif. Elle vous présente son expérience dans la vidéo ci-dessous (durée : 2 min 15).
D. Le rôle motivationnel ou socio-affectif
L’agent conversationnel peut aussi remplir une fonction de soutien émotionnel : il encourage, félicite, rassure. En offrant un feedback immédiat et une écoute simulée sans jugement, il peut renforcer l’engagement et la persévérance des apprenants.
Exemple : ce chatbot qui permet aux élèves d'évaluer leur motivation scolaire
Lien vers le chatbot de Tina Blanc
Bibliographie
Kuhail, M. A., Alturki, N., Alramlawi, S., & Alhejori, K. (2022). Interacting with educational chatbots: A systematic review. Education and Information Technologies, 28, 973-1018. https://doi.org/10.1007/s10639-022-11177-3
2. Le cadre technique : simplifier, encadrer et sécuriser
Pour que les usages pédagogiques portent leurs fruits, l'outil doit répondre à des critères d'exactitude, de pertinence et de résistance aux détournements (éviter que l'élève ne dérive sur un sujet non pédagogique). La solution technique retenue pour les expérimentations évoquées dans cet article concilie simplicité d'accès et haut niveau de contrôle.
Une interface unifiée : OpenWebUI
L'expérimentation s’appuie sur OpenWebUI, un logiciel libre et open-source. Installée sur un serveur, cette plateforme offre aux enseignants et aux élèves une interface web intuitive, similaire aux outils grand public, mais entièrement contrôlée par l’établissement. Chaque utilisateur dispose d'un compte personnel sécurisé, accessible à tout moment.
Deux leviers pour calibrer l'IA
Pour transformer un modèle d'IA généraliste en un outil parfaitement adapté à la classe, les enseignants utilisent deux fonctionnalités clés de l'interface :
- Le prompt système (instructions invisibles) : L'enseignant configure le chatbot en lui donnant des consignes strictes en arrière-plan (ex. : "Tu es un professeur de français, réponds de manière concise, adapte ton vocabulaire à un élève de 15 ans et refuse de parler d'un autre sujet que le romantisme").
- Le RAG (Génération Augmentée par Récupération) : C’est la solution idéale pour éliminer les erreurs de l'IA (les "hallucinations"). L'enseignant téléverse ses propres documents (cours, manuels, articles validés) dans la base de connaissances du chatbot. L'IA a l'interdiction de chercher ailleurs : ses réponses sont fiables, sourcées et alignées sur le programme scolaire.
Voici un exemple de prompt système qui pourrait être utilisé pour configurer un chatbot aidant les élèves de troisième à réviser l'oral du brevet.
Testez Deneb, un chatbot paramétré sur ce principe.
Éthique, RGPD et vie privée : un impératif institutionnel
Le déploiement d’outils d'IA en milieu scolaire ne peut s'affranchir du respect des données personnelles. L'architecture technique choisie offre des garanties essentielles :
- Anonymisation et protection : L’utilisation des grands modèles se fait de façon totalement anonyme. Les grandes entreprises technologiques n'ont pas accès aux données des utilisateurs.
- Conformité RGPD : Le système est inscrit directement dans le registre de traitement des données à caractère personnel de l'établissement. La démarche est simplifiée car les informations requises pour créer les comptes (comme les identifiants) sont déjà détenues et maîtrisées par l'établissement scolaire.
- Gouvernance locale : Les données restent sous le contrôle de l’institution, garantissant un cadre souverain et légal, parfaitement en phase avec les recommandations officielles.
Un exemple : À Perpignan, l'équipe du collège M. Pagnol mène actuellement une expérimentation avec le soutien du Conseil général des Pyrénées-Orientales. Philippe Genis, DSI adjoint de la collectivité, présente le contexte local et les grandes lignes de cette collaboration dans une vidéo.
Conclusion et perspectives
Cette expérimentation démontre qu’une intégration raisonnée, sécurisée et éthique de l’IA générative est possible au sein des établissements scolaires.
En configurant des chatbots spécialisés pour l'éducation, on offre en effet aux élèves et aux enseignants un environnement de travail stimulant et protecteur.